jeudi 4 septembre 2008

Mon ami l'assassin (Première partie)

J’avais préparé un poulet basquaise. Je n’y avais pas encore touché. Je n’avais pas très faim. Jérôme un ami, était là. C’était quelqu’un de très bavard. Je le supportais peu, peut être parce qu’au fond je ne l’appréciais que modérément. Mais il distrayait ma solitude. C’était le moins qu’il puisse faire après tout.
Jérôme était un ancien taulard, sorti de prison il y a deux ans après y avoir passé huit années de sa vie, condamné pour un meurtre qu’il n’avait pas conscience d’avoir commis. L’avait il commis d’ailleurs ? Lui était persuadé d’être innocent. Et il souhaitait que j’aie la même opinion. Mais ce n’était pas si simple. Notre amitié était toute fraîche. Et puis fallait-il que je réussisse à avoir suffisamment confiance en lui. Mais je me disais qu’un jour peut être je pourrais lui dire je te crois. Après tout n’était ce pas la finalité de notre amitié ?
Lorsque Jérôme était là nous ne parlions pas de grand chose. Nos présences nous suffisaient, pas pour les mêmes raisons. Le peu que nous échangions concernait ma femme qu’il avait si peu connu. Alors il m’écoutait attentivement, presque avec gêne, peut être par remord, peut être par compassion. Je lui racontais les moments intimes que j’avais vécu avec elle lorsque nous étions encore ensemble. Je lui faisais aussi partager mon amertume lorsque fatalement ressurgissaient les moments d’anéantissements, ces jours, ces mois, ces années de non vie qui suivirent le départ de celle que j’aime toujours autant. Je lui parlais de ces cicatrices profondes et sanguinolentes, celles la même qui ne peuvent jamais vraiment guérir malgré les emplâtres que les autres tentent de vous refourguer, de ces éternelles questions vaines de réponses qui se reposaient, inlassablement. Mon cœur pleurait des larmes de sang, mais j’avais un besoin instinctif de me ressourcer dans ses souvenirs lointains et récurrents, douloureux car merveilleux, peut être par peur qu’ils n’échappent un jour à ma conscience. Car ils étaient tout ce qui me restait de ma femme : des portraits sans paroles, des sensations éparses, des relents de parfums, des souvenirs de ses mots, tout un ensemble de détails qui devenaient flous avec le temps et que je m’efforçais d’entretenir car je les sentais filer entre mes doigts. Pour tout cela Jérôme m’aidait, rien que par sa présence.
Parfois je parvenais à ressentir la présence de ma femme. Cette sensation était si puissante que je la voyais surgir devant moi, ses traits se fondant dans ceux de mon ami. Illusion provoqué par mon cerveau plongé dans les abîmes d’un passé révolu, ou bien réalité du à des dons caché de médium, je ne saurais dire mais en tout cas je la voyais bien. Elle était assise là, avec moi à cette même table, dans cette même pièce où rien n’a changé depuis si longtemps. Je la regardais, elle était belle et elle me souriait. Je prenais sa main, je me sentais subitement revivre. Sans rien dire nous restions ainsi quelques instants… avant qu’elle ne s’estompe progressivement. Je lui demandais de s’attarder, un peu, mais elle me répondait invariablement qu’elle ne pouvait pas, et en suivant elle s’évaporait totalement. Jérôme réapparaissait alors, bien qu’il n’ait jamais disparu en fait. Une rage violente me prenait alors, mais je la chassais, retombant dans cette même aigreur de vivre qui me possédait depuis plus de 10 ans. Mes yeux suintaient, une peine incommensurable froissait mon visage de nouvelles rides. Et la même culpabilité atroce revenait...implacable…inaltérable…

(à suivre...)