Assis sur un banc du jardin public, une femme lisait. Contre elle, la tête appuyée sur son épaule, un homme écoutait la nature, l’air absent. C’était les derniers jours du printemps, les plantes et les arbres étaient en fleurs, il faisait bon.
Sur une marre toute proche, une canne et ses petits glissaient silencieusement en file indienne sur la surface plane de l’eau. De temps à autre maman canard, chef de file du cortège familial plongeait le bec sous l’eau pour pêcher on ne sait quoi. Les canetons intrigués par l’attitude maternelle mais confiants en leur mère l’imitaient alors.
Non loin de là une petite fille jetait des miettes de pain à un moineau. Sans méfiance l’oiseau les picorait goulument, sans doute ravi que quelqu’un le nourrisse avec tant d’attention. La petite fille bientôt à court de pain vint faire le plein dans un sac plastique posé au pied d’un arbre. Aussitôt réapprovisionnée elle retournait sans tarder à son passe temps. Le moineau n’avait pas bougé, il l’attendait patiemment. Malicieusement la petite fille jetait les miettes plus près d’elle de sorte que l’oiseau, sautillant vers la nourriture, se rapproche. Ainsi en peu de temps les deux êtres ne furent plus qu’à quelques centimètres l’un de l’autre, prêt à se toucher, à s’aimer probablement.
L’homme observait la scène en rêvassant lorsqu’un bruit le tira de sa rêverie. La femme leva à son tour le nez de sa lecture. Un jogger surgissant de nulle part passe près d’eux tel un coup de vent, piétinant par la même les miettes de pain. L’oiseau apeuré s’envola brusquement pour se percher hors de portée sur l’arbre voisin. Sans ralentir sa foulée, sans même s’être aperçu de quoi que ce soit, la musique à ses oreilles distrayant trop égoïstement ses pensées, le jogger continua sa course et disparu au loin.
L’homme se releva nerveusement et du regard suivi l’intrus un moment. Puis sa colère passée, il chercha des restes de miettes au travers des graviers, à l’endroit même où quelques instants plus tôt la petite fille et le moineau étaient si proche de se toucher. En vain. Au pied de l’arbre la poche avait également disparue. Sur l’arbre, masqué par le feuillage, un oiseau roucoulait mélancoliquement. Aux abords des yeux de l’homme des larmes perlèrent. La femme ferma son livre et prit la main de son mari pour l’embrasser. Ils se blottirent alors l’un contre l’autre comme pour se prémunir de l’hostilité de ce monde à leur égard, unissant leur corps pour former une carapace protectrice pour leur amour, pour cet unique lien qui les réunissait dans cette vie sans espoir d’autre chose.
Sur la marre maman canard et ses rejetons poursuivait paisiblement leur promenade, leur périple ridant à leur suite l’eau de minuscules ondulations. Caquetant de temps à autre, ils ne s’étaient guère préoccupés de ce qui venait de se produire pourtant non loin d’eux. Qui s’en était soucié d’ailleurs…