Mon esprit mis à sac par le deuil, je ne me sentais vraiment pas capable de rentrer chez moi. Je me demandais même si je m’en sentirai capable un jour. Mes parents me proposèrent alors de m’héberger et je partais donc m’y réfugier quelques temps. Ils essayèrent de me réconforter par leur tendresse et leur amour, mais l’absence de ma femme me tordait bien au-delà de toute leur attention. Je faisais malgré tout mine d’aller mieux, simplement pour leur faire plaisir, pour qu’ils voient que leurs efforts n’étaient pas inutiles.
Les jours passèrent mais ne me réconfortèrent pas pour autant et celui tant redouté vint, ce jour où il fallait que je remette un pied chez moi. Mes parents m’y conduisirent, j’avais l’impression de redevenir enfant.
La pelouse était haute, la végétation avait poussé. Preuve que la vie continuait son cour quoi qu’il advienne, insensible face à la peine qui pesait pourtant sur cette maison. Mes parents furent les premiers à pénétrer à l’intérieur, je n’avais pas la force de les précéder. Tout était en l’état même ou ma femme et moi l’avions laissé avant de partir, chacun vers des chemins diamétralement opposés.
Sur la table du salon, le couvert attendait toujours, intact. Seule une fine couche de poussière était venu le recouvrir. Une des deux bougies que j’avais disposé là quelques semaines plutôt s’était consumée jusqu’au bout, ne formant plus qu’un tas méconnaissable de paraffine sur la table. La seconde avait échappé au même sort, épargnée par un vent probablement miséricordieux.
Le silence me sauta à la gorge, m’étouffa. J’allumais la télé pour l’exorciser, temporairement du moins, car je savais pertinemment que c’est avec ce démon invisible et omniprésent que je serais forcé de cohabiter à présent. Je savais que c’est lui qui me tiendrait compagnie les soirs où couché dans mon lit à moitié vide je ne trouverais plus le sommeil, impatient que ma flamme s’éteigne à son tour, impatient que vienne la délivrance lorsque moi aussi je serais devenu un vieillard informe, rabattu par le poids des années de misère qui s’offraient à moi.
Une odeur infecte détourna mes pensées. Elle provenait de la cuisine. C’était le poulet basquaise qui pourrissait sur le gaz. Je soulevais le couvercle du faitout et le spectacle qui me fut donné m’écœura. Des dizaines d’asticots grouillaient sur les chairs en partie décomposées. J’imaginais le corps de ma femme dans son cercueil, livré à la même loi naturelle. L’acharnement de ses insectes à curer ainsi les os devait être le même, la puanteur aussi, elle qui ne supportait pas les mauvaises odeurs. Fou de rage d’être là, vivant et impuissant, je jetais violemment le couvercle à travers la cuisine avant d’éclater en sanglots et de m’effondrer sur le sol. Ma mère accourut et m’enlaça.
Je relevais la tête quelques minutes plus tard, le calice de mes yeux débordant de chagrin. Je commençais à réaliser que rien ne serait plus comme avant, jamais. Chaque instant qui s’échappait me détruirait désormais un peu plus. Chaque minute qui s’écoulerait m’éloignerait un peu plus de ce passé figé dans le temps, mais que chaque objet ici, chaque parfum là, me rappelleraient sans cesse. Mais ces minutes interminables me rapprocherait elle pour autant de l’oubli nécessaire à ma survie ? Mes épaules trop étroites ne cèderaient elles pas sous le poids de cette vie qui n’avait plus de sens, entraînant mon être dans les profondeurs du néant ? Comment allais je faire pour m’en relever ? Avais je le droit d’occulter l’amour que nous avions bâti à coup de sang et de larmes, avais je le droit de trahir la foi que nous avions mis en notre couple dans le seul but de sauver mon âme de la perdition ? Fallait il que j’accepte mon sort afin d’y échapper plus facilement ? Qui pouvais m’aider ? Personne, car j’étais seul, si seul. Nous n’avions pas d’enfant. Ma femme ne pouvait pas en avoir. Nous avions un temps penser en adopter un, mais nous y avions finalement renoncé. Nous nous étions fait à cette idée que rien ne nous survivrait, sans que nous vienne un seul instant celle qu’à tout moment l’un de nous deux pourrait partir avant l’autre, sans prévenir.
Je me relevais pour m’asseoir à table. Je regardais cette cuisine, me projetais dans les autres pièces et dans cette maison, nue de vie et je me remis à pleurer, des sanglots monocordes, des larmes monotones, que rien ne pourrait arrêter.
( à suivre... )