Mon ami connaissait ma souffrance, les gestes qui y étaient associés et il se soumettait à mes crises avec bonne grâce et surtout sans un reproche. C’était probablement cela l’amitié ; supporter la rengaine de la vie des autres en plus de la sienne. Et il y a bientôt deux ans que cela durait, deux ans que je lui racontais la même histoire, sans relâche...
Ma femme était agent immobilier, moi j’étais chômeur. Le midi elle rentrait à la maison pour que nous déjeunions ensemble. Je m’occupais de tout, j’avais du temps libre et je lui consacrais largement.
Un jour de juin, le 25, nous avions fini de déjeuner plus tard que d’ordinaire. Il était 13h30, ma femme était en retard. En levant le couvert je lui avais souhaité une bonne après midi comme je le faisais par habitude mais avec toujours la même conviction. En retour elle m’avait furtivement embrassé avant de sortir, laissant sur mes lèvres un insoutenable goût d’inachevé.
Une heure environ après qu’elle soit partie je me rendais compte en me posant sur le divan qu’elle avait oublié sa sacoche. Un moment j’hésitais à la lui apporter et en profiter pour lui voler un baiser plus consistant. Mais peut être serait elle en visite, sûrement n’aurait-elle pas besoin de sa sacoche et de mon baiser. Alors naïvement je l’ai attendu… Elle rentrait vers 18h30, rarement plus tard, et nous dînions aux alentours de 19h30, réglés comme un couple de vieux complices.
Comme tous les jours vers 18 heures je réfléchisse au repas du soir. J’avais envie de lui faire plaisir une fois de plus aussi j’allais préparer un poulet basquaise, spécialité de sa province d’origine, plat qu’elle adorait. Une vingtaine de minutes plus tard je mettais la dernière main à mon poulet. Puis je m’installais sur le divan et patientait paisiblement en regardant la télé, laissant mijoter ma préparation sur le gaz.
19h arriva. Ma femme n’était pas encore rentrée. Du divan je jetais un œil par la fenêtre. Bizarre. Je zappais car les programmes télés ne retenaient plus mon attention.
Quelques minutes s’écoulèrent avant qu’une odeur de brûlé me fasse retourner en catastrophe aux fourneaux. La cuisson du poulet était plus qu’achevé. Je limitais les dégâts grâce à quelques astuces de cuisinier, pestant contre mon inattention. Mon poulet basquaise serait quelque peu gâché, moi qui le voulait parfait.
Il était à présent 19h30 et j’étais toujours seul. L’inquiétude montait, fatalement. Je me levais et me postais à la fenêtre. Ce n’était vraiment pas dans les habitudes de ma femme de quitter si tard son emploi. Du moins lorsque cela se produisait elle s’arrangeait pour me passer un coup de fil, bien que ce ne soit parfois pas évident car à cette époque les téléphones mobiles n’existaient pas.
Cela faisait une demi heure que j’étais derrière le carreau de la fenêtre à guetter en vain le retour de ma femme. Mon inquiétude était insoutenable. Je décidais d’appeler son agence, mais personne ne répondit. Que faisait elle ? Divers scénarios naissaient dans ma tête mais je m’efforçais de les noyer sitôt mis au monde.
Soudain le téléphone sonna. Quel soulagement. Une voix féminine m’interpella à l’autre bout du fil, une voix que je ne reconnaissais pas. Ce n’était pas celle que j’attendais. C’était le commissariat. Je n’ai pas tout de suite saisi. L’agent m’a pourtant expliqué à maintes reprises ce qui s’était produit. Elle devait faire erreur. Ma femme n’était pas encore rentrée, effectivement, mais elle n’allait pas tarder. Ce n’était pas possible qu’on parle de la même personne. Avant de raccrocher l’agent m’a demandé de venir pour les formalités d’usages...
Alors je suis sorti sans même prendre le temps de m’habiller plus correctement, sans même penser à éteindre la télé et les lumières, à fermer les fenêtres et la porte d’entrée. Un cambrioleur aurait pu s’introduire aisément chez moi et tout dérober. Mais qu’aurait-il pu me prendre de plus cher que ce que je venais de perdre ?
Alors je suis sorti sans même prendre le temps de m’habiller plus correctement, sans même penser à éteindre la télé et les lumières, à fermer les fenêtres et la porte d’entrée. Un cambrioleur aurait pu s’introduire aisément chez moi et tout dérober. Mais qu’aurait-il pu me prendre de plus cher que ce que je venais de perdre ?
(à suivre...)